"On pourrait sans risque affirmer avoir été quelque part, même si on ne sait pas où."
Paul Auster, L'invention de la solitude

Il faut longtemps se perdre avant d'arriver à l'essentiel. Un long travail de dépouillement est nécessaire. Lieu après lieu, un objet après l'autre, on doit parcourir le réel pour en extraire une cartographie intime en pointillés. Chaque bribe du monde prise en photo a son identité propre, faite de matière et de sens. Chaque image est un rendu du réel en même temps qu'un objet symbolique dont on s'empare et qu'on fait sien.

Quand Blaise photographie des ruines au milieu des Tierras Altas ou les outils et les objets du culte religieux à l'intérieur de la cathédrale de Justo Gallego Martinez, il fait le vide autour, comme on ouvre des poupées russes, abordant les sujets de front, l'un après l'autre, pour ce qu'ils sont. Le dinosaure surgit dans un paysage désert, fait de ciel gris et de pierres, sans âge et sans histoire. Le Christ doré sur un bout de sa croix est arraché du noir par une percée de lumière.

De ces images singulières se créé un monde à part entière. Travail hautement improbable quand on sait que le tout n'est jamais à la mesure des éléments qui le constituent, comme si l'on pouvait se tenir chaud dans une couverture en lambeaux. La structure de l'ensemble perd sa capacité à donner un sens à chaque morceau et n'est plus qu'une coquille éclatée de l'intérieur, comme un oeuf après éclosion.

Animée par un nouveau mécanisme, la recherche du photographe forme une méta-architecture capable de résister aux forces qui la composent et la travaillent de l'intérieur pour donner en retour plus d'épaisseur à chaque image. Il lui faut parcourir une longue route, sillonner les terres désolées, arpenter les villages à l'abandon. Cent fois repasser devant une maison en ruine, un cheval, une charrette, un vitrail ou un pot de peinture et se cogner sans cesse dans les murs étriqués du réel. Réaliser un travail à la fois oeuvre et ouvrage: remuer des gravats, porter des briques, entasser des carreaux, marcher des heures sans savoir exactement où se trouve sa place, sans savoir quelle direction suivre. Il lui faut se plier au réel ainsi qu'aux doutes que créent le manque de guide, au concret, à un horizon verrouillé, et toujours chercher le beau et le juste.

A force d'errance et de tâtonnements commencent à apparaître des points de repère dont on se servira pour dessiner la carte du labyrinthe. Les fragments épars, objets photographiés, s'appelent les uns les autres, le vide entre eux devenant le lien qui les unit. Ces derniers châteaux et les pierres qui les portent nous sont remis en mémoire, stèles et ossements sculptés par le temps. Des histoires remontées à la surface, qui n'en finissent pas de se raconter.

Benjamin Mimouni
Ecrivain

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